in Récit au Fond, expérience schizophrénique, imaginée autour de dessins du peintre israélien Simon Edery ;
paru aux Editions de Janus, 1998.
Je suis maintenant celui qui porte les stigmates ; et je tente de proférer quelque chose dont je n'ai pas
la moindre idée, mais les autres refusent de m'entendre et veulent m'abattre ! Transpercé de flèches, ils me pourchassent
par les plaines, les ruelles et les remparts de la ville ; je ne sais où aller et fuis au travers de la lande…
mais l'infini est sans issue !
Je pleure alors sur le sort de cette pauvre bête traquée qui est censée être moi :
Mon autre !
c'est alors qu'il voit, par mes yeux effarés, comme au terme final de cette course impossible,
se dresser la grande Stèle à la Vraie Nuit,
ciselée par les tailleurs-prophètes de la cité et scellée au plus haut portique…
Immonde ébauche naturelle, homme hirsute, sans désir et sans âme,
je t'imagine, surgi des origines, courbé sous le poids de ton " innocence ",
et tu avances, bras ballants, sur le parvis de notre enfer :
sorti de ta luxuriante végétation,
tu te méfies pourtant d'instinct de ce paysage morne que nous te proposons…
mais tu marches droit vers le jeu de la contingence…
Avance vers moi, là où je suis ! avance, mais avance donc ! admire ce magnifique cimetière de machines !
toujours vers moi, nulle part ! derrière cette épave, et cette autre !
derrière ce tas de ferraille traversé par les lianes ! de l'autre côté du marais où la gestation a cessé depuis longtemps…
Partout l'insanité ! tu ne comprends pas : tu cherches à capturer des morceaux de ciel mais il n'y en a pas !
et où est passée la pure lumière ? tu arrives trop tard : elle n'y est plus !
Ton pelage sue le désarroi et la peur, tu t'énerves et veux frapper : tordre le cou ! secouer ! réveiller !
mais qui, et où ? il n'y a rien de véritable " vivant "
ici.
Et maintenant : bouche bée, recroquevillé et les mains posées sur le sol, tu regardes sans voir, comme dans un mauvais rêve
mais tu commences à comprendre que tout ceci est malheureusement bien réel…
Béton et bourbier !
Ton ventre est douloureux : la faim peut-être ? ou plus sûrement la rage !…
Alors tu marches au hasard, nulle part ! Tu vas nulle part et pourtant tu t'égares !
Tu trébuches, tu t'affales de tout ton " poids mort " dans une flaque pestilentielle,
tu y vois ton visage grimaçant : tu frappes et tu cognes, et ton image se brouille,
et ta vue essentiellement.
Tu tombes dans l'inconscience fatale : c'était toi, l'homme immonde !
Eh ! ne m'oublie pas ! je suis là, si près de toi ! tu ne me vois pas ? dommage ! mes mains te frôlent et, sur ta peau meurtrie, ton pelage se hérisse…
J'aurais bien voulu, si j'avais pu, te faire vivre une autre Histoire, te protéger des chimères tragiques :
ceux que l'on enfourne dans les trains pour la bataille, ceux que l'on écartèle, tranchés aux sacrifices !
l'herbe couchée sous les bottes et les tribunes maculées ! débordements de charniers ! penseurs défigurés ! icônes lacérées !…
Peut-être la jungle originaire, vois-tu, aurait dû rester ton refuge : où les arbres et les racines immenses retournées en tous sens, et les insectes qui creusent en bas, et toutes ces bêtes qui hurlent sur les hauteurs… auraient pu t'initier à d'authentiques territoires imaginaires.
Mais tu n'écoutes plus ! et les regrets que je t'expose n'atteignent guère ta cervelle en loques !…