Archéo-surréalisme

une galerie de Michel NARBONNE

DI A LO G U E   avec les peintres.. ..

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Un surréaliste au XIXe

in L'Esprit du temps, contes imaginés autour d'estampes du peintre hollandais Paul Basart, parus aux Editions de Janus, 1998

De la musique avant toute chose

La psychologie humaine est ainsi faite qu'on finit toujours par percevoir ou posséder ce dont on a la plus besoin au monde : tout marin, par exemple, désire plus ou moins secrètement rencontrer " sa " sirène. Pourtant Gustav Herbert, qui avait pour toute famille un bateau, l'âme germanique, la musique et son jeune frère, semblait l'avoir espéré en vain.
Le frère et les deux matelots qui servaient à bord avaient trouvé plaisant de le voir installer, un an auparavant, une sono des plus sophistiquées sur un chalutier si vétuste. Dans le port de Bremerhaven, ils avaient néanmoins appliqué à la lettre les consignes de silence qui leur avaient été signifiées.
On s'en revenait cette fois d'une campagne de pêche de trois mois en Mer du Nord avec au programme harengs, sardines, maquereaux, Der Fliegende Hollander, Tannhaüser, Tristan und Isolde. Mais pas de sirène au chalut…

Le visage défait par la fatigue, les vapeurs iodées et la déception, le capitaine s'agrippait au gouvernail en écoutant le final de Tristan ; il s'était assoupi près des côtes quand la grosse coque de noix vint frapper de plein fouet les premiers récifs.
Tout le monde en fut pour le bain et le malheureux fut tiré de l'eau in extremis.
Echoué sur un lit d'hôpital, Wagner lui fut formellement interdit : il n'avait plus, répétait-il, qu'à se laisser dériver vers le silence fatal… Et, tiré par la main de l'échec, il glissait en effet lentement vers le fond de l'océan musical…
Là, pratiquement parvenu au terme de son voyage, derrière les souffles retenus des cuivres, il entendit un appel mélodieux : celle qu'il attendait était au rendez-vous.


Sa petite Egypte

Loin, hors du temps, Arthur Snitzer remontait le cours du Nil : hier déjà l'âme de Chéops, du fond de sa galerie moite, l'avait arraché aux morosités de " notre très européocentriste XIXe", et le Sphinx lui avait fait un clin d'œil bien perçu. " Adieu ! veaux-populace, pleurnicheries romantiques, cochonneries bourgeoises et spleens emphatiques ! Louxor m'appelle ! La Vallée des Rois ! Je vais rejoindre l'essentiel !… " La confiture d'opium aidait, il est vrai, aux enthousiasmes lyriques… Sitôt débarqué aux pieds des Colosses de Memnon, que notre aventurier acquiert les ustensiles habituels aux " expéditions archéologiques " : mulets, campement, arpentage et le toutim.

Mais qu'allait-il chercher, au fond, dans cette expédition ? Il n'en savait rien et refusait de se poser la question : en tout cas, pas la gloire d'une découverte qui le ramènerait au regard en rase-mottes de ses contemporains !… Ahmed, guide dévoué et honnête, avait beau le prévenir : " Toi, tu prends trop l'opium ! ", il ne voyait aucune raison d'y résister… Mais avec le coup de pioche en plein air, la poussière dans les yeux et le soleil un peu lourd, il lui arriva ce qui devait arriver : il fit une " découverte incroyable ! Une salle Renaissance -disons Gothique tardif !- en parfait état !… Et apparemment inhabitée depuis des siècles !… " Quand apparaît soudain " sa Cléopâtre ", surgie de la montagne, qui s'apprête à l'aimer, le hissant du même coup au rang de quelque humanité sublime !… sorte de héros antique pour qui les perspectives ne comptent plus… Mais la belle fut happée vers les cieux obscurcis !

Là-haut, les Forces du Mal étaient sur le point de s'en saisir !… " Toi, tu prends trop l'opium !… " Ahmed interrogeait du regard ce malheureux " archéologue " européen, qui payait bien, qui était momifié par la peur, et qui " savait " -en son for intérieur- qu'il avait trouvé le sens de son incroyable existence…

extrait de Postmodern