Pour le peintre allemand Peter Lörincz;
parus dans Cathédrale, éd. Plaisir et culture, Gignac, 1996.
Appartient à la famille des Liliaceae ;
Elle y côtoie la beauté du lys et la toxicité de certains alcaloïdes.
Jamais sauvagement dévorée, toujours amoureusement dégustée, elle est la plante sensuelle par excellence.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, depuis des temps immémoriaux, on la savoure (confite) à la cour impériale
de Chine, et qu'on l'aime également dans l'Italie classique (cuite au beurre et parmesan). Si Marco Polo -comme on
le prétend aujourd'hui- ne s'est finalement pas rendu dans l'empire du Milieu, qui donc a pu transmettre à Casanova
le tao de l'art d'aimer ? Les Croisés, en tout cas, tout à leur éblouissant Saint-Graal, n'ont pas aperçu dans leurs
pérégrinations orientales l'asparagus officinalis que les Arabes cultivaient au grand jour, dans la plus pure tradition
des Egyptiens et des Romains.
En semis ou en greffes aujourd'hui, on pratiquera l'asperge sur des terrains sablonneux mais fertiles ; rudimentaire et fragile à la fois, c'est la plante de l'entre-deux : d'un continent à l'autre, il faut savoir la prendre entre deux états ; les pousses de l'officinalis sont ainsi déconseillées en cas de troubles urinaires ert ses fruits rouges à proscrire en toute circonstance.
En dépit de cette dangereuse proximité, les meilleures tables sauront toutefois servir un délicieux potage aux pointes d'asperges et les fines gueules chercheront, au milieu des herbes sauvages, à débusquer la frêle tige de l'aromatique asparagus acutifolius qu'on utilisera en omelette ou en assaisonnement, à l'huile d'olive et au citron.
Est l'animal des extrêmes :
températures extrêmes, des eaux polaires aux courants très chauds du Pacifique ;
profondeurs extrêmes, des abysses aux surfaces lisses du lagon calme ;
tailles extrêmes, du plancton microscopique au Macrobrachium carinus qui, dans les eaux américaines, éperonnait jadis les
voyageurs européens à l'aide de son rostre en dents de scie.
La crevette a tout d'une métaphore de l'artiste ; voyez plutôt : à peine sortis de l'œuf, les bébés crevettes (qu'on nomme " zoés ") foncent vers la surface de l'eau pour y vivre une longue série de cinq mues, à la suite de quoi elles vont plonger dans les grands fonds où elles seront dévorées par l'immonde seiche… Ses yeux prismatiques démultiplient sa vision du monde, beaucoup plus riche que celle du commun des mortels ; elle dispose de deux sortes d'antennes : deux longues pour l'imagination, deux courtes pour la pensée organisatrice.
Rendons hommage aussi à toutes ces espèces riches en protéines, en phosphore et vitamines qui, chaque année, finissent leur existence mouvementée dans nos assiettes (100 000 tonnes par an !) : la Crago septemspinosus yankee, le Penaeus satifurus qui nourrit les guerilleros mexicains et, dans nos contrées, la petite grise (la Grangon vulgaris) qui donnera le meilleur d'elle-même, saisie en poêle et persillade ; ou le bouquet de l'Atlantique (la Salicoque) qui ne dédaigne pas l'onctueuse mayonnaise et la feuille de laitue.
Indiquons enfin pour mémoire quelques petites crevettes qui -me semble-t-il- méritent d'être également mentionnées ici : l'Alpheus pachychirus, qui confectionne des petits tubes protecteurs à l'aide d'herbes préalablement cousues entre elles ; la Crangon californensis et la Synalpheus mozambicaine, qui disposent d'une pince en forme de pistolet dont elles se servent en fait comme d'une massue ; la Spongicola japonica qui, dans les eaux claires de la péninsule nippone, serait l'incarnation de la " ballerine dansant devant son samouraï " ; la Stenopus hispidus, tachetée comme Arlequin et dernière survivante de la commedia dell'arte ; sans oublier bien-sûr l'héroïque Grangon grangon viking qui, jadis, escortait les drakkars dans les périlleux défilés des fjords.