Archéo-surréalisme
une galerie de Michel NARBONNE
MA RENCONTRE AVEC GAINSBOURG
pour le magazine Le Soldat, 1981

Les questions
sont de
Michel NARBONNE
Les réponses
sont de
Serge GAINSBOURG
Tes textes, on a tendance à dire que c'est de la poésie.
Quels sont les gens que tu lis ?
Baudelaire, Rimbaud, Tzara, Picabia, Huysmans, Nabokov.
Mais moi je ne fais pas de poésie, la poésie n'a pas besoin de support musical.
La chanson est une pratique différente : le texte ne doit pas être trop fort…
Quand mes textes sont plus forts, je me contente de les dire sur une structure rythmique, c'est du talk-over :
dans Melody Nelson et L'Homme à la Tête de Choux par exemple.
En ce moment, tes musiques tournent autour des rythmes antillais, latino : mais ce qui sort de l'Occident ?
Je déteste l'accordéon… et le biniou (rire), j'ai écouté Cochran, Holly, Hendrix, Dylan, mais actuellement
je n'écoute plus rien parce que je suis saturé : j'écoute le silence !
(longue bouffée de cigarette).
Ton expérience cinématographique : un échec ?
t'as pris ton pied ?
En tant qu'acteur j'ai une filmographie absolument nulle parce que j'ai joué dans des films absolument nuls,
mais ça m'a permis de voyager un peu : Hong-Kong, la Colombie, les montagnes de Yougoslavie, les Indes, le Népal, etc.
En tant que metteur en scène j'ai fait un film qui ressort périodiquement dans les salles du quartier latin :
Je t'aime moi non plus(…).
J'ai quand même fait 150 000 entrées ;
Le Locataire de Polanski en a fait 130 000…
Et du côté de l'écriture ?
J'ai fait un livre qui vient de sortir chez Gallimard, Evguénie Sokolov : je l'aime bien !
Le prochain
sera plus conséquent ; ce sera un journal fictif…
Les livres et les films qui t'ont marqué ?
A part la deuxième moitié du 19e , Genêt, Artaud, Miller.
Les films ?
Les Sentiers de la gloire,
Scarface,
Le Facteur sonne toujours deux fois,
L'Atalante de Vigo,
A l'Est d'Eden,
Un Tramway nommé désir...
et quelques films récents :
Taxi driver,
Vol au-dessus d'un nid de coucou
et Délivrance.
Aujourd'hui, ce qui semble intéresser les journalistes et le public c'est tes histoires de cul…
Je ne vois pas pourquoi ? j'ai été monogame pendant douze ans, si je suis redevenu polygame c'est par
accident : par un revers du destin, c'est tout !
Les gens se donnent une image de moi, mais c'est moi qui ai l'original…
Comme ton personnage de roman, qui est pétomane mais précieux, tu es toi-même un " décadent ".
A quoi crois-tu ?
Es-tu un être qui souffre ?
Je crois en l'esthétique, ou peut-être même en l'esthétisme. Mon personnage symbolise toute réussite usurpée,
mais moi je ne pense pas être un usurpateur ; j'ai réussi dans un art mineur, destiné aux mineurs : c'est pas mal…
Je me mets à
aborder des arts majeurs, comme la littérature ; je vais recommencer la peinture que j'ai abandonnée depuis les Beaux-Arts…
Si je suis un être qui souffre ? oui ! je suis à vif… et je manie le sarcasme comme une auto-défense
(longue bouffée de cigarette).
Je suis un malade mental, certainement, mais je structure mes désirs dans la
pratique artistique (silence).
Sinon, c'est soit l'asile psychiatrique, soit le pistolet…
Ton service militaire ?
J'étais au 93éme RI de Fourragère (redressement et sourire), revu par Delattre de Tassigny !…
Il me manquait un jour pour être déserteur, parce que je courais après les gonzesses : j'ai fait de la tôle et
on m'a envoyé dans un camp disciplinaire, à Frileuse, qui était un régiment de paras. C'était un régime féodal
et j'étais un serf !
La réaction, c'était de s'alcooliser : j'y suis entré comme buveur d'eau, je suis sorti
éthylique au dernier degré. C'était en 48 : on fusillait encore quelques collabos…
Je vais te raconter une histoire ;
une chose horrible ! Il y avait une femme à fusiller : il fallait des volontaires, un de mes amis y est allé.
Quelques temps après, il est revenu blanc comme un linge : après le coup de grâce, le lieutenant l'avait désigné
pour nettoyer la cervelle sur le poteau.
Une abjection totale ! voilà des garçons de vingt ans à qui on va demander
de se porter volontaires pour fusiller une gonzesse ; c'est bien, non ? (long silence).
Pourtant, le problème de
fond reste : il faut quand même faire un peu de maniement d'armes…
Tu as fait de l'archi, de la peinture, de l'écriture et de la musique ;
y-a-t-il des choses que
tu n'as pas faites et que tu aimerais faire :
poinçonneur des Lilas,
garçon boucher
ou conducteur de locomotives ?
Si, conducteur, quand j'avais huit ans… mais des locomotives à vapeur bien sûr, pas les BB électriques ! (silence)
Et j'aurais aimé faire du journalisme dur : des reportages de guerre…
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