C'était à l'époque des Royaumes Combattants. Le jeune Roli, habituellement enjoué, sentait confusément que les tourments
du temps envahissaient son esprit. Ce jour-là, il alla voir Maître Li, perché sur son nid d'aigle, d'où l'on pouvait admirer
à loisir les caprices du Fleuve Jaune. Silencieux, le maître observa le visage sincère et les gestes de désolation du jeune
garçon, venu supplier pour qu'on l'aide. Devant tant d'agitation et d'exaspération, le maître sortit enfin de son silence
et coupa court :
" Ça suffit mon garçon ! Te sens-tu prêt à grimper les 563 marches chaque matin avant le lever du
soleil, été comme hiver ?
- Oui Maître ! dit le garçon, quelque peu éberlué mais rassuré par une intervention aussi brutale.
- Alors va-t-en ! je t'attends demain à l'aube !
Je t'enseignerai le contrôle du souffle, par quoi
tout commence et tout recommence ! ".

Essoufflé, le jeune garçon fut néanmoins à l'heure le lendemain ; puis chaque matin, afin de ne point perdre une seconde du précieux enseignement. Et les secondes devinrent des jours, qui devinrent des années. Mais un matin pourtant, le garçon devenu adulte -qui s'était tant donné à son maître qu'il en avait oublié d'aider sa famille aux champs et de chercher une épouse- fut très étonné de voir celui qu'il en était venu à vénérer, assoupi sur le sol, dans un coin de la pièce sommairement maçonnée. L'élève frissonna ; pour la première fois, il ressentit fortement l'austérité du lieu : ni ornement, ni décoration, ni objet, seulement l'énergie d'un maître qui, à présent, était endormi ! Le sentiment du vide l'envahit et le sol vacilla sous ses semelles de corde ; l'éternel novice se posa dans un coin, dans la posture du suppliant, uniquement décidé à attendre le temps qu'il faudrait : n'avait-il pas patiemment, après tout, acquis la maîtrise du souffle et du temps !
Ce fut seulement en début d'après-midi que Maître Li ouvrit un il, puis ondula lentement de tout son corps, faisant craquer ses
augustes cervicales, pour se poser lentement sur le cal de ses genoux. Durant de longues minutes, il scruta à nouveau le visage
de Roli, comme au premier jour de leur rencontre. Le garçon, devenu peu bavard après tant d'années, osa pourtant une question :
" Vous dormiez, Maître, vous dormiez vraiment ? Je
.
- Je ?
je ! mais de quoi parles-tu? N'as-tu donc rien retenu de mon enseignement ? dit le maître, forçant sur les traits de la
déception.
Et tout ce que je t'ai rapporté de nos sublimes guides de la voie du Tao !
le maître yang devenu yin, selon la loi
constante des équilibres universels, et le yin à son tour !
A présent, laisse-moi dormir et disparait ! ".
Après tant d'années l'élève, qui se croyait pourtant proche de l'accomplissement, était maintenant comme liquéfié.
Et toi qui me lis aujourd'hui, qui cherches à ton tour le sûr chemin du bien-être intérieur, prélude à l'éternité
offerte, que peux-tu bien entendre à ce court fabliau ?
Alors entre donc véritablement en toi-même : observe le Tao,
qui a toujours été en toi ! Peut-être y verras-tu que tu y es ton propre maître, du dedans et du dehors, du haut et
du bas, du microcosme et du macrocosme, mondes réels et virtuels où des maîtres Li apparaissent et disparaissent furtivement,
à chaque instant du temps qui s'écoule : tel un mirage qui te fait maçonner, graver, sculpter à ton tour, vingt-trois siècles
après le malheureux Roli, tes 563 marches.



































